Le Haut Karabakh : le pays qui n’existait pas

Le Haut-Karabakh : le pays qui n’existait pas

publié le 1/12/2012 au Luxemburger Wort

A perte de vue, des bâtiments d’un ou deux étages, brisés, envahis par la végétation. Des aires de jeux aux balançoires tordues, des routes fissurées, des cratères remplis d’eau. Toutes les cinq secondes, la terre tremble sous les tirs d’artillerie lourde à quelques kilomètres. En musique de fond, de notre voiture garée à quelques pas, « Smoke on the Water » de Deep Purple : « … some stupid with a flare gun, Burned the place to the ground. Smoke on the water and fire in the sky …”. Les paroles se marient étrangement à l’atmosphère surréelle de cette ville fantôme, perdue sous un ciel bleu.

Agdam, « Hiroshima du Caucase », est située dans une vallée entourée de montagnes majestueuses, à quelques kilomètres de la ligne du cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et la République autoproclamée du Haut-Karabakh – un pays qui a sa propre armée, un président, un parlement, une ambassade à Erevan et des visas pour ses visiteurs. L’organisation américaine Freedom House avait classé la République du Haut-Karabakh au-dessus des Républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan en matière de droits civils et politiques en 2009. Cependant, ce pays n’est pas reconnu par la communauté internationale, et de jure, le territoire fait toujours partie de l’Azerbaïdjan. Capturée, saccagée et pillée en 1993 par les forces armées du Haut-Karabakh, Agdam – une ville azérie –  a depuis été vidée par les prospecteurs de matériaux de construction.

Agdam the ghost city

Diviser pour mieux régner

Peuplé depuis des siècles par des Azéris turcs et des Arméniens chrétiens, le Karabakh est devenu une partie de l’empire russe au 19ème siècle. Après la fin de la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique en Russie, les nouveaux dirigeants soviétiques, dans leur politique de diviser pour mieux régner, ont créé la Région Autonome du Haut-Karabakh, à majorité arménienne, dans la République Socialiste Soviétique de l’Azerbaïdjan. A l’instar d’autres régions aux équilibres ethniques fragiles soumises à un régime autoritaire, l’emprise exercée par Moscou au long du vingtième siècle a joué un rôle régulateur des tensions ethniques.

L’éclatement de l’URSS en 1991 provoque l’indépendance de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. À cette occasion, le Haut-Karabakh proclame son indépendance le 2 septembre 1991 à la suite d’un référendum, ce qui conduit l’Azerbaïdjan à annuler son statut d’autonomie. Pour rétablir son contrôle sur le Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan envoie ses troupes. Avec l’aide de l’Arménie, les habitants du Haut-Karabakh repoussent les Azerbaïdjanais, entrainant une catastrophe humanitaire. Les affrontements entre Arméniens et Azerbaïdjanais font de nombreuses victimes avec un décompte final d’environ 30.000 morts. Pendant les combats, dans lequel plus d’un million ont fui leurs foyers, la population ethnique azérie – environ 25% de la population avant la guerre – a fui le Karabakh et l’Arménie alors que les Arméniens de souche ont fui le reste de l’Azerbaïdjan.

 Stepanakert 2012

 

Zone tampon

Agdam, dernière ville avant la ligne de démarcation, a été capturée en 1993, et les quelques 40,000 habitants azéris ont du fuir vers l’Azerbaïdjan. Le Groupe de Minsk (créé en 1992 par l’OSCE afin d’encourager la recherche d’une résolution pacifique du conflit) a indiqué que la capture d’Agdam ne peut être justifiée en termes d’auto-défense et qu’Agdam ne posait pas une menace militaire sérieuse pour la région du Haut-Karabakh. Immédiatement après les combats, les forces armées du Haut-Karabakh ont décidé de détruire la ville pour éviter sa reprise par l’Azerbaïdjan. Aujourd’hui la ville est utilisée comme une zone tampon entre les deux forces et est interdite aux touristes. Les seules personnes que nous croisons pendant notre visite des ruines sont quelques camions de l’armée du Haut-Karabakh remplis de jeunes soldats. Les tirs d’artillerie au loin ne sont cette fois qu’un entrainement. Mais l’accord du cessez-le-feu de 1994 est régulièrement violé par les deux parties.

Regain économique et vestiges de guerre

Dans la capitale Stepanakert, à quelques 50 kilomètres, la ville fantôme et la zone tampon semblent bien loin même si, comme dans toutes les villes de la région, les immeubles délabrés de l’ère soviétique dominent le paysage urbain. Le développement semble toutefois plus rapide ici que dans d’autres régions de l’Arménie, et de nouvelles constructions, des centres commerciaux et des cafés chics apparaissent à tous les coins de rue. L’économie de la ville a été fortement endommagée pendant la guerre, mais ces dernières années, en grande partie en raison des investissements de la diaspora arménienne, l’activité économique et le tourisme ont redémarré. Des quelques 11 millions Arméniens dans le monde, 7 millions vivent en dehors de l’Arménie et du Haut-Karabakh et financent une grande partie des projets.

Le lendemain, nous nous rendons à Shushi, à une dizaine de kilomètres de la capitale. Située à une altitude de 1800 mètres, avec des vues imprenables sur les plaines centrales du Karabakh, Shushi était une station de loisir de montagne à l’époque soviétique. Selon le recensement de 1989, 98% des habitants de la ville de Shushi étaient des azerbaïdjanais.  Suite à la guerre, ces gens ont du fuir et la population actuelle se compose d’environ 3000 Arméniens, de la plupart des réfugiés d’autres régions de l’Azerbaïdjan et certains immigrants en provenance d’Arménie et de la diaspora. Des bâtiments flambant neufs s’élèvent à côté de pans de murs que des arbres engloutissent lentement, témoignages de combats ayant eu lieu il y a vingt ans. La cathédrale récemment restaurée attire les rares touristes. Ils jettent aussi un coup d’œil à l’une des deux mosquées, délabrée et encerclée de ruines, que les habitants se vantent de n’avoir pas détruite. L’autre mosquée, elle, n’a pas été épargnée : son minaret sert maintenant de cheminée à une boulangerie.

The destroyed mosque in Shushi

Le status quo

La trêve de 1994 n’est restée qu’une trêve, et n’a pas amené la paix à proprement parler. Les tensions territoriales perdurent, les Azerbaïdjanais considérant les terres perdues comme leur droit, et les Arméniens ne montrant aucune volonté de les leur rendre. L’Azerbaïdjan insiste pour que tout accord de paix préserve l’intégrité territoriale du pays (le Haut Karabakh représente environ 14% du territoire azerbaidjanais) et le droit au retour pour les Azéris déplacés d’Arménie et du Haut-Karabakh, tandis que l’Arménie invoque le droit à l’autodétermination pour la population (arménienne) du Haut-Karabakh, y compris la possibilité de l’indépendance. Il semble donc qu’Agdam et ses ruines continueront de s’effondrer sur elles-mêmes, posant le triste décor d’une pièce de théâtre où les acteurs s’ignorent et dont les spectateurs sont absents.

Karabakh

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